Aspirer à un monde meilleur, plus humain et plus sûr est un objectif partagé par une grande majorité de personnes dans nos sociétés. Pourtant, habitués à notre réalité actuelle, nous cherchons avant tout à nous protéger des inconvénients qu'elle nous impose plutôt que de la transformer.
Dans cet article, je souhaite que nous nous arrêtons un moment sur la question, est-ce que ces mesures de protection suffisent pour nous permettre de vivre la vie à laquelle nous aspirons ?
Ou ne faudrait-il pas prendre un moment de réflexion en profondeur sur ce que c’est ce monde que nous désirons voir transformer et ce nouveau monde que nous désirons voir émerger ?
Qu'est-ce que la vie dans le monde actuel ?
1. Une course permanente à la performance et à l’optimisation
La vie est perçue comme une entreprise dont chacun est le PDG. Le temps est une ressource critique qu’il faut optimiser pour maximiser la productivité. La personne est dans une veille constante : formation continue, réseautage stratégique, optimisation de son profil. Le repos n’est souvent justifié que s’il permet de recharger les batteries pour être plus efficace ensuite. La notion de "suffisance" n’existe pas ; il y a toujours un objectif supérieur à atteindre, un revenu plus élevé à générer ou un statut à améliorer.
2. La réussite comme mesure de la valeur humaine
- Dans ce paradigme, la méritocratie est le juge suprême. La position sociale, la richesse et le mode de vie d’une personne sont considérés comme le reflet direct de son talent, de son travail et de sa rationalité.
- • Si vous réussissez : Vous êtes valorisé, respecté et considéré comme un modèle. Votre réussite est la preuve de votre mérite.
- • Si vous échouez : L’échec est généralement intériorisé comme une faute personnelle (manque de travail, mauvaise stratégie, incompétence). La pauvreté ou la précarité ne sont pas vues comme des problèmes structurels, mais comme des échecs individuels à s’adapter au marché.
3. Des relations sociales utilitaires et concurrentielles
Les relations humaines sont fréquemment teintées par la logique de marché. Les autres sont perçus soit comme des concurrents (pour un emploi, un marché, un statut), soit comme des ressources (réseau, partenaires, clients).
- • La confiance est limitée, car chacun cherche à maximiser son propre intérêt.
- • La coopération n’existe que si elle est mutuellement bénéfique à court ou moyen terme (gagnant-gagnant).
- • La solidarité spontanée est faible ; on préfère l’assurance privée et la prévoyance individuelle à l’entraide communautaire.
4. La propriété comme extension de soi et sécurité
La propriété privée est le sanctuaire de l’individu. Accumuler des biens, du capital ou de l’immobilier est la principale stratégie de sécurité face à l’avenir. L’État est perçu avec méfiance : son rôle doit être minimal (police, justice, armée) pour ne pas entraver la liberté d’entreprendre par des taxes ou des régulations. La personne se sent responsable de tout : sa santé, sa retraite, son éducation, sa sécurité. L’impôt est souvent vécu comme une spoliation ou un frein à l’investissement.
5. Une rationalité froide face aux aléas
La rationalité économique dicte les choix de vie, même les plus intimes.
- • Où vivre ? Là où la fiscalité est avantageuse et le marché du porteur.
- • Qui fréquenter ? Des gens qui apportent de la valeur ajoutée.
- • Que consommer ? Ce qui offre le meilleur rapport qualité/prix ou le meilleur signal de statut.
Les décisions émotionnelles, altruistes ou traditionnelles sont habituellement considérées comme irrationnelles ou inefficaces. L’efficacité prime sur le lien social ou le bien-être psychologique si les deux entrent en conflit.
En résumé : Vivre dans ce paradigme, c’est accepter un jeu à somme non nulle où la liberté est totale, mais où la sécurité est nulle si l’on ne performe pas. C’est une vie d’autonomie radicale : on est libre de réussir comme on l’entend, mais on est aussi seul face à ses échecs. Contrairement au paradigme de coopération où l’on cherche à "vivre ensemble", ici, on cherche à "vivre pour soi" en espérant que la somme des égoïsmes rationnels profitera à tous (théorie du ruissellement). L’anxiété de la déchéance sociale et la pression de la performance sont les contreparties psychologiques de cette liberté absolue et de cette efficacité recherchée.
Et si on laissait émerger un nouveau monde ?
Quels avantages nous procure un nouveau monde ?
1. Un rapport au temps libéré de l’urgence : La vie n’est plus dictée par la course à la productivité ou l’accumulation. Le temps est perçu comme une ressource précieuse à partager, et non comme une marchandise à optimiser. La personne prend le temps de construire des relations durables, de s’engager dans sa communauté et de se connecter à la nature. Le travail, bien que valorisé, est conçu pour être compatible avec une vie personnelle épanouie, favorisant le bien-être mental plutôt que le burn-out.
2. Une consommation consciente et locale : Cette personne ne définit plus son statut social par ses possessions matérielles. Elle pratique la sobriété heureuse : elle achète moins, mais mieux. Ses biens sont durables, réparables et issus de circuits courts ou de l’économie circulaire (seconde main, partage). Elle sait d’où vient sa nourriture, qui l’a produite et dans quelles conditions. Le gaspillage est vu comme une aberration éthique, et la suffisance (avoir ce dont on a besoin) est source de fierté, non de frustration.
3. Des relations sociales fondées sur l’entraide : L’isolement est rare. La vie sociale s’organise autour de réseaux de coopération : jardins partagés, systèmes d’échange de services, habitats groupés ou coopératives de travail. La réussite individuelle ne se mesure plus à la domination sur les autres, mais à la qualité de sa contribution au collectif. La solidarité est concrète : on s’occupe des anciens, on soutient les plus vulnérables, et la communauté agit comme un filet de sécurité naturel, réduisant l’anxiété sociale.
4. Une connexion profonde avec le vivant : Cette personne ne se voit plus comme séparée de la nature, mais comme un maillon d’un écosystème. Elle passe du temps dans des espaces verts préservés, pratique une alimentation majoritairement végétale et respecte les cycles saisonniers. Elle ressent une responsabilité directe envers la biodiversité ; protéger l’environnement n’est pas une contrainte politique, mais un réflexe moral quotidien, similaire à celui de prendre soin de sa propre famille.
5. Un sens de la justice et de la responsabilité globale : Sa conscience ne s’arrête pas aux frontières de son quartier. Elle est consciente des impacts de ses choix sur les générations futures et sur les populations lointaines. Elle vote et agit en faveur de l’équité, sachant que sa propre sécurité dépend de la stabilité et de la justice du monde entier. La transparence des institutions et des entreprises lui permet de faire des choix éthiques en toute connaissance de cause, renforçant sa confiance dans le système social.
En résumé : Vivre dans ce monde, c’est passer d’une logique de « Avoir » (accumuler, consommer, dominer) à une logique d’« Être » et de « Relier ». C’est une vie peut-être moins rapide et moins riche en biens superficiels, mais infiniment plus riche en sens, en liens humains authentiques et en sérénité face à l’avenir. La peur du manque est remplacée par la confiance dans le collectif et la résilience des systèmes naturels.
Comment concrétiser cette vision ?
Comment faire émerger ce nouveau monde et transformer le système politique pour accélérer la transition ?
Plutôt que de s’épuiser à multiplier des mesures de protection contre les dysfonctionnements du système actuel — un simple "plâtre sur une jambe de bois" —, ne faudrait-il pas faire comprendre à tous ceux qui aspirent à une société plus humaine et plus sûre qu’il est urgent de changer radicalement de paradigme ?
Pour cela, nous devons en priorité repenser notre place dans l’univers. Nous ne sommes pas des entités déconnectées de notre environnement, mais un ensemble d’atomes organisés au sein d’une mer d’atomes, telle une goutte d’eau dans l’océan. Le mythe du "self-made man" ou du héros solitaire est un leurre à bannir, car il nous enferme dans une forme de soumission librement consentie.
Le vivant, c’est avant tout être un carrefour de liens avec son environnement. Qu’il s’agisse d’échanges de matières (air, eau, nourriture), d’énergie (soleil, fréquences naturelles, ondes électromagnétiques) ou d’informations (température, signaux vitaux), tout nous relie.
Une fois cette nouvelle vision de nous-mêmes intégrée, il s’agit de la mettre en pratique. Avant chaque décision — qu’il s’agisse d’un acte quotidien, d’un vote pour une loi ou d’un soutien à un candidat — posons-nous cette question fondamentale : "Est-ce que je soutiens la vie ? Est-ce que je contribue à l’émergence d’un monde nouveau ou est-ce que je nourris l’ancien ?
En pratiquant de cette sorte, nous contribuons au développement du nouveau monde, un monde plus humain, plus sûr.
